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Les Passagers de l'Arche par Anne Provoost
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De la bonne eau (1)
Nous suivions d'un pas précipité le chemin
qui menait verticalement vers la tente rouge sang qui nous avait déjà
frappés du haut de la falaise. Son ouverture était orientée
vers le chantier naval et elle était cachée à la
vue du voisinage par des tas d'aubier d'un côté et des planches
saines mais empilées sans soin de l'autre côté. La
tente n'était pas faite de peaux de bête mais de poils de
chèvre tissés serrés. Elle était grande et
semblait vaciller sur ses montants. De jour, des colombes voletaient par-dessus
le toit. C'était la demeure du maître d'oeuvre dont nous
avions entendu parler dans les marais. On le disait vieux mais vigoureux,
un homme d'une volonté inébranlable. Il devait détenir
des connaissances que nul autre n'avait et qu'il n'aurait pas échangées
pour des perles ou des coquillages.
Nous passâmes devant la mare où les femmes se trouvaient.
'Elle a soif', dis-je à mon père en désignant ma
mère d'un mouvement de la tête, mais il continua sans nous
attendre.
Les femmes s'écartèrent pour nous. 'Vos vêtement ont-ils
été volés?' demandèrent-elles en échangeant
des regards furtifs. Elles parlaient avec un accent étrange. Elles
utilisaient des mots dont nous ne reconnaissions que des bribes ou que
nous n'avions plus entendus depuis longtemps. 'Et qu'est-ce qui lui arrive?'
interrogèrent-elles. Elles tournèrent la tête vers
cette femme sombre superbement maquillée sur la civière;
ses cheveux balayés en vagues, ses ongles peints, les motifs floraux
sur ses épaules et son ventre. Elles qui jouissaient pourtant de
toutes leurs facultés, semblaient ne pas pouvoir imaginer être
un jour traitées avec tant de respect. Elles se posaient la question
que nous avions tant de fois entendue en chemin: 'Serait-elle une reine?'
Ma mère leva l'oeil vers elles. Je ne pense pas qu'elle les méprisait.
Elle était intriguée.
'Elle est paralysée', dis-je.
'Qui l'a frappée?'
'Personne. C'est venu comme ça.'
'Pourquoi vous trimballez-vous avec elle? Elle cherche du travail?' Les
femmes pouffaient de rire. Elles avaient toutes une jarre à portée
de main. L'une d'elle fit couler de l'eau dans un gobelet. C'était
une fille râblée aux dents fendillées, ses jarres
étaient bouchées avec une boulette d'herbe. Il y avait une
gaze sur le gobelet et dans la gaze, de petites pierres, des brindilles
et des feuilles. Le filet d'eau fit un doux gargouillis. Mais l'eau sentait
la boue. Je n'avais pas besoin de regarder ma mère pour savoir
que sa paupière tremblait comme l'aile d'un papillon.
Je m'approchai de la jeune femme et demandai: 'Puis-je avoir un peu d'eau?'
Elle saisit le gobelet et me le tendit, mais je pensai qu'elle ne m'avait
pas comprise et dit: 'Je veux dire de l'eau fraîche, de l'eau pure.
C'est pour boire'.
Elle montra toutes les jarres autour d'elle et répliqua: 'C'est
tout ce que nous avons'.
'Mais de quelle origine est cette eau?', insistai-je. Où est le
lac ou la rivière sur lequel le navire voguera tout à l'heure?'
'Il n'y a pas de lac, il n'y a pas de rivière'
'Où est alors la source que vous détournerez jusqu'ici?
Où est la fontaine qui remplira ce bassin d'eau pour soulever l'embarcation?
La jeune fille rougit. Je réalisai qu'elle s'offusquait de ma nudité,
mon insistance, ma langue. 'Je te dis qu'il n'y en a pas', ajouta-t-elle
d'un ton hargneux.
Ma mère soufflait et haletait, des bulles apparurent au coin de
sa bouche. Je m'agenouillai à côté d'elle. Je nettoyai
sa bouche délicatement et dis: 'Tu as raison, il n'y a pas d'eau
ici. Il ne sera plus nécessaire de reculer devant la marée,
il n'y en n'a pas.' Elle expulsa plus de bulles de salive encore. Elle
n'avait guère d'autre façon d'exprimer son triomphe.
Ma mère
La mère de ma mère s'appelait Enah. Elle
était fille de Manilada, qui après qu'elle eut engendré
son dernier enfant, vécut quarante-six ans. Manilada était
fille d'Elokane, qui vécut 26 ans. Elle mourut et ne tomba jamais
dans l'oubli. Elle était à l'image et à la ressemblance
de sa grand-mère Kan, qui engendra neuf fils et neuf filles. Après
qu'elle eût engendré son dernier enfant à l'âge
de quarante-cinq ans, elle vécut trente ans.
Tout comme sa mère et sa grand-mère, ma mère était
pêcheuse. Son bateau s'appelait la sterne. Elle connaissait le marais
comme d'autres connaissent un champ ou une colline. Aussi longtemps qu'elle
sortit avec la flottille, elle jouit d'un grand respect. Je vois encore
comment elle se hâtait vers son bateau. Elle était rapide
et brusque. Elle ne prêtait pas attention à la façon
dont elle se mouvait jusqu'à ce qu'elle remarquât que quelqu'un
la regardait. On pouvait alors observer comment elle modifiait son allure.
Sous le regard de qui que ce soit, d'un enfant même, elle se mettait
à marcher majestueusement. Elle contenait sa force. Cela lui demandait
de la peine: elle était trop impatiente pour ce désir d'élégance.
Il arriva un jour qu'elle se trouvait dans l'eau près de son embarcation.
Elle puisait dans un tamis de petits poissons pas plus gros qu'une main
d'enfant. Soudain, ses genoux se dérobèrent sous elle. Elle
saisit le bord de la proue et se redressa. Elle parvint un court instant
à se maintenir debout contre la bordure étroite mais elle
bascula ensuite dans la barque. Je ne voyais plus que quelques doigts
et la plante d'un pied. Je l'entendis appeler, de ce cri strident avec
lequel elle chassait les sangliers et les serpents. L'espace d'un instant
seulement, car au moment suivant déjà, tout fut calme à
nouveau. La courte barque, qui ne servait pas à naviguer mais à
recueillir les prises, l'enveloppait comme une coquille de noix.
J'étais encore une petite fille et mes dents n'étaient pas
encore tombées. Comme je ne savais pas nager, j'avançai
debout dans l'eau aussi loin que mon audace me le permit. Je m'attendais
à ce que son petit bateau vienne vers moi, à ce qu'elle
en sorte et me demande pourquoi je pleurnichais comme ça, mais
il n'approcha pas, il allait à la dérive et s'éloignait
de la berge. Des animaux aquatiques effleuraient ma peau, des insectes
se posèrent sur mon visage et mes oreilles. Je me laissai tomber
dans l'eau jusqu'au cou. J'essayai d'imiter les mouvements de ma mère.
Je perdis pied. Je tendis les mains vers le haut. Je bus la tasse et m'ébrouai.
Je gigotai et farfouillai jusqu'à ce que je sentisse le bois de
la quille.
Je me suis hissée dans le bateau le long de la corde. Ma mère
gisait parmi les poissons morts. Elle vivait. Il n'y avait pas de sang.
Elle posa sur moi un regard clair et interrogateur. Mais elle ne me tendit
pas la main. Elle ne m'aida pas à grimper à bord. Elle cligna
de l'oeil gauche, rien de plus. Personne ne savait que nous étions
là. Ce matin-là, nous étions parties sans dessein.
La mer souleva sa luette et l'eau commença à monter.
Traduit du néerlandais par Pascale Bonnet
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