extrait

 
 

Les Passagers de l'Arche par Anne Provoost

<<retour

La descente

Nous distinguions mieux les feux que les femmes qui cuisinaient dessus. Le soleil déclinait derrière nous. Nous déposâmes nos fardeaux: mon père la cage et le foyer, Puth le coffret avec les bijoux et les coquillages, moi la palanche et Alem les peaux de la tente. Je m'assis d'épuisement. C'était le vent surtout, qui m'avait fatiguée, sa façon continuelle de tirer les cheveux, de souffler de la poussière dans le visage, de siffler dans les oreilles. Cela aidait de se tenir au ras du sol. Il nous balayait alors en s'éloignant à la recherche d'endroits qu'il pouvait fouetter et semblait nous oublier. Je menai l'âne de telle sorte qu'avec son corps massif sur ses pattes basses, il protégeât partiellement ma mère. Lorsqu'il fut en bonne position, ma mère cligna de l'oeil gauche et le petit Puth vint immédiatement détacher le linge dans lequel elle était enveloppée. Je savais qu'il était l'heure de son huile. Elle devait manger et s'asseoir droite dans mes bras, il était déjà beaucoup plus tard que d'habitude. J'aperçus du bois mort, je voulus le ramasser, chauffer l'eau, dresser la tente et puis de là, observer le mouvement dans la vallée. Le voyage nous avait tous éreintés et maintenant que nous étions arrivés, un long repos semblait une juste récompense.
Mais mon père continuait à aller et venir avec impatience. Des coupeurs d'oyats grimpaient la pente, des faucilles à la main et des paniers au dos. Lorsqu'ils furent passés et que le passage fut libre, il alla se placer au bord du chemin escarpé. Il était large, beaucoup plus large que tous les sentiers à chèvres que nous avions empruntés auparavant, et il était pourvu de marches creusées par un usage fréquent. 'Rassemblez vos affaires', dit-il, ' nous n'y sommes pas encore'
Je réprimai un soupir. Puth arrêta de retirer le linge. Non pas que ses mots nous étonnassent. Nous le connaissions, nous avions de la compréhension pour sa hâte de rejoindre le bâtiment et ses constructeurs. Seul Alem-le-loqueteux semblait ne pas avoir entendu l'ordre. Il suivit les coupeurs d'oyats dans le buisson. Il leur posa des questions que je ne compris pas et ils répondirent haletants.
Mon père s'écria à nouveau: 'Nous n'y sommes pas encore. Dépêche-toi, Alem.' Sa voix paraissait un rien plus haute maintenant, plus aigue et moins rauque grâce à l'eau de l'outre. Je croyais deviner ce qu'il faisait: il fêtait notre arrivée. Il était mort de fatigue à cause du voyage et la seule façon de s'assurer qu'il avait atteint son but et que les privations appartenaient au passé, était de parler fort et fermement, de faire taire les autres et d'observer comment ses ordres étaient suivis.
Alem leva calmement la tête au dessus des buissons et la tourna dans notre direction. Il ne regardait pas pour écouter, il semblait plutôt prêter l'oreille à un bruit sans importance, au jappement d'un chien qui n'alerte personne.
Parce que mon père s'étirait et poussait le menton vers l'avant comme un meneur de troupeau, Alem s'approcha lentement de nous malgré tout. Sans détourner le regard, d'un claquement des doigts et un chuintement du coin de la bouche, le nomade rappela son fils. Puth obéit instantanément. Ses genoux pointaient en alternance entre les pans de sa petite tunique. Lorsque l'enfant fut tout près, Alem lui saisit la main et le tira contre lui. Puth n'arrivait pas plus haut que son coude mais, l'un juste contre l'autre, ils ressemblaient néanmoins à une paire de frères, l'aîné et sa réplique à l'échelle. Alem ne daignait déjà plus regarder le chantier. Il considérait du coin de l'oeil le paysage que nous avions traversé. Je vis le glissement rapide de ses pupilles et je le sus: c'est terminé, il se prépare à autre chose.
Mon père aussi avait perçu ce regard. Il marcha vers eux en soulevant inutilement un nuage de poussière. Alem n'attendit pas qu'ils soient face-à-face pour dire: 'Congédie-moi ici, maître. Laisse-moi retourner dans les marais.' Le vent souleva le capuchon d'Alem.
Mon père avait les cheveux courts et son corps était découvert. Il était moins incommodé par le sifflement incessant du vent dans les oreilles que par le battement du manteau et de la tunique du nomade, un accoutrement qu'il méprisait; il comprenait aussi peu que moi pourquoi l'on porte une chose pareille. 'Si vite, Alem?' demanda-t-il? 'Tu n'as pas encore vu le chantier de près.'
'J'en ai vu assez, Maître. A Canaan, ils nous attendent. Ils ne démonteront pas le campement tant que nous ne serons pas de retour.'
Je poussai un soupir que personne n'entendit. J'en poussai encore un petit pour attirer l'attention de Puth, mais il resta immobile, comme coincé, sous le bras d'Alem.
Le dos de mon père brillait. Pour la première fois depuis notre départ, il y avait un filet de sueur sur sa peau. 'Le jour touche à sa fin. La nuit tombera bientôt!' dit-il. Une branche craqua sous mon pied. Ils me regardèrent tous les trois, leur regard me fit peur car je n'avais pas conscience d'avoir bougé.
Alem détacha ses yeux de moi aussi vite que possible. Il sembla devoir avaler quelque chose avant de pouvoir dire: 'La nuit n'est pas plus que la dissipation des couleurs. Je vous ai conduit à votre but, j'emploierai au mieux les quelques heures qui nous séparent de l'obscurité.' Il tendit la main à mon père.
Mon père resta un moment immobile mais il saisit ensuite la main et la serra. Il ouvrit le coffret aux pieds de Puth et les rémunéra en coquillages et en bagues. 'Emportez l'âne aussi' dit-il après qu'Alem avait rangé sa rétribution dans un pan de son manteau. C'était un geste généreux: il donnait un âne à un Rrattika, ça, je n'avais jamais vu personne le faire dans les marais. Cela semblait être une dépense extravagante, mais la bête était fatiguée et peut-être malade. Alem se prosterna aux pieds de mon père mais mon père ne le remarqua pas. Debout sur le rebord du sentier, il contemplait à nouveau le chantier.
J'embrassai Puth en premier. Le jeune garçon traînait les pieds dans la poussière ce qui nous faisait tousser. Le gamin ne me regarda pas. Il fixait le sol comme s'il y avait à cet endroit quelque chose qui réclamait toute son attention. Je pointai le doigt vers ses perles, tous les osselets et les dents que j'avais enfilés pour lui. Il posa la main dessus comme sur un endroit douloureux.
Ensuite, je laissai Alem-le-loqueteux m'embrasser. Alem nous avait maintenus à l'écart des animaux sauvages. Lors de notre départ, il avait dit: 'Celui qui veut rejoindre le bâtisseur du navire doit suivre les animaux. Ils connaissent le chemin. Mais il ne peut pas les rattraper. Ils sont dangereux et ils ont soif.' Grâce à son odorat aiguisé et parce qu'à partir de quelques poils dans un trou il pouvait identifier l'animal qui nous précédait et évaluer son avance, il nous avait guidés en sécurité à travers monts. Je me serrai contre lui et il m'enlaça dans ses bras. Il me retint longtemps, ses doigts allaient et venaient dans le creux de mes reins. Il portait beaucoup plus de vêtements que moi. Je n'avais qu'un pagne et un col soigneusement tressé autour du cou. Il portait un long manteau qui ne laissait que ses mains et ses pieds à découvert. De sorte que lorsqu'il m'étreignait, il m'emmaillotait, m'emmitouflait comme quelqu'un qui grelotte de fièvre. Il posa la bouche contre mon oreille et prononça mon nom. Je ne bougeai pas, je lui donnai le temps de se raviser et fermai les yeux pour me remettre de la surprise de son départ.
'Je ne vous accompagnerai pas, Re Jana,' chuchota-t-il. 'Cet endroit ne me plait pas. Je suis venu jusqu'ici parce que j'étais incrédule. Maintenant je le vois de mes propres yeux: un bateau sans rivière, sans lac, sans mer, une réalité aussi démente que ce qu'en disaient les chansons.' Il était tout entier contre moi, son bassin et ses genoux aussi.
'Tu n'es pas encore allé regarder', murmurai-je en retour. 'Il y a des choses que tu ne peux pas apercevoir d'ici.'
'J'ai parlé aux coupeurs d'oyats. Ils font comme s'ils allaient travailler mais ils s'enfuient. Seule la folie a ici force de loi.'
Je levai les yeux vers le ciel, vers cette absence du moindre nuage qui eût atténué l'impression d'infini des alentours. 'Nous n'étions pas encore prêts. Tu allais m'apprendre tant de choses encore', dis-je. J'introduisis la main dans l'encolure de sa chemise et caressai ses clavicules. Cette envie me prenait depuis que je le connaissais; j'effleurais la lisière de ses vêtements car c'était là que se trouvait le début de sa chair.
'Va et cherche-toi un homme. Fais avec lui ce que je t'ai appris et tu seras heureuse.' Il appuya les lèvres sur mes yeux, d'abord le gauche puis le droit. Il était beaucoup plus vieux que moi, plus de deux fois mon âge. Il mangeait la même chose que nous depuis des semaines mais il sentait encore les aliments que son peuple consommait et la cendre mélangée à la graisse avec laquelle se frictionnaient les siens. Il avait toujours vidé son outre. Jamais il n'en avait économisé une partie pour se laver. Son odeur m'était devenue chère, mais maintenant au moment des adieux il sentait à nouveau le Rrattika de passage par hasard qui fait ce qu'on lui demande parce qu'on le paie, mais n'a pas de compréhension pour ce qui nous anime.
Mon père reprit ensuite: 'Nous n'avons pas toute la journée devant nous.' Alem-le-loqueteux et le petit Puth saluèrent ma mère d'une révérence. Elle fit un clin d'oeil, à l'enfant aussi. Nous les suivîmes du regard jusqu'à ce qu'ils aient atteint les bosquets au loin. Ce fut la dernière fois que je vis Alem. Il avait initié mon père au voyage. Il lui avait appris la position du soleil et le mouvement des étoiles. Et lorsque mon père avait vu toutes les étoiles et dormait, Alem-le-loqueteux m'appelait près de lui. Moi, il m'initiait à l'amour.

Le peuple qui construisait l'arche

Le chemin qui menait au chantier naval était éreintant. Nous descendions en zigzagant. Les pierres glissaient sous nos pas. En contrebas, nous voyions des gens s'arrêter pour nous regarder. Le cliquetis des objets que nous trimballions, le roulement de la caillasse, et le long et prudent glissement de la civière sur la pente, attiraient l'attention sur nous. Nous ne nous arrêtâmes qu'une seule fois, dans une petite prairie en terrasse d'où nous pouvions embrasser le chantier du regard. Haletant légèrement, mon père regarda l'agitation au-dessous. Les alentours offraient une vision désordonnée et la distribution des ateliers était peu claire. Dans un pli du paysage, des dizaines d'animaux étaient là à nous regarder. Certains étaient parqués dans un corral entouré de murets de pierre, mais la plupart se promenaient en liberté sans surveillance. Je m'attendais à des paroles de mécontentement, mais il renifla seulement l'odeur qui nous parvenait et dit: 'Des mûriers, Dieu soit loué!'
Lorsque la pente fut derrière nous, la seule chose qui nous séparait encore du chantier était une cavité qui, à en juger aux entailles et aux encoches dans les parois, avait un jour dû être une carrière. Le sol était poussiéreux et doux. Mon père y chercha un creux de la taille de ma mère et en retira tout ce qui pouvait la blesser. Il y étendit sa couverture de laine, approcha sa civière et la fit rouler dedans. Il la lava plus à fond que d'habitude: il massa gentiment la plante de ses pieds avec le pouce et l'index, il la posa sur le ventre et caressa sa colonne vertébrale de la paume de la main d'abord puis avec les doigts. Il enduisit de décoctions ses plaies dans le bas du dos et aux épaules, la sécha et la roula à nouveau dans sa civière. Il la frictionna avec de l'huile et noua son pagne autour de sa taille. Il pansa ses talons: ils étaient dans le plus triste état. Son torse reluisait, la lumière basse semblait avoir éveillé à la vie les motifs de son ventre et de ses épaules. Il peigna ses cheveux et la para de coquillages. Pendant tout ce temps, il s'adressait à elle d'un voix profonde. 'Ils te regarderont, ici. Ils n'ont assurément encore jamais vu quelqu'un d'aussi beau.' J'écoutais comme j'aurais écouté un chant.
Lorsqu'il fut prêt, et que j'eus profité de ce moment pour frotter les endroits douloureux de mes pieds avec de la salive, nous quittâmes la carrière et nous dirigeâmes vers les habitations. Nous longeâmes des dizaines de logis devant lesquels le thé bouillonnait sur de petites tables à feu en pierre. Les gens qui s'y activaient jetèrent sur nous un regard rapide, surpris sans doute pas notre apparence et par ce que nous transportions, mais pas exagérément curieux. Nous descendions droit sur le chantier. Ce n'était pas simple d'aller jusque là avec la civière. Il y avait du bric-à-brac en bien des d'endroits. Des planches et des pierres, des outils et tout un attirail avaient été déposés au hasard puis abandonnés; les enfants gambadaient pieds nus au milieu; des chiens et des chèvres entraient et sortaient des logements. Un passage avait pourtant été ménagé mais il était rempli d'objets personnels: des gobelets, des peignes, des couvertures, cuillères et autres ustensiles de cuisine, et je compris ainsi que cet espace libre ne formait un sentier que de jour; le soir, il devenait pour beaucoup l'endroit où passer la nuit, pour ces ouvriers qui couchaient à la belle étoile comme des chiens. Je n'avais encore jamais vu un tel amas, un tel fouillis d'objets disparates. On pouvait se demander comment ces gens y retrouvaient leurs affaires.
Etonnée, je marquai une pause, mais mon père me somma de me dépêcher. Il écartait les objets du pied pour faire place à la civière et ainsi faisant, il n'agissait pas autrement que les habitants de l'endroit qui traînaient péniblement leurs fardeaux: c'était la seule façon d'avancer. Plus nous approchions du chantier, moins il y avait d'habitations et plus nous croisions de gens. Ils portaient de longs manteaux et des chaussures négligemment cousues. Ils avaient des outils: des rabots, des burins, des vrilles et d'autres instruments de menuiserie. Certains tenaient un bâton, comme s'ils n'avaient pas l'intention de suivre un chemin mais allaient plutôt s'en frayer un nouveau.
De près, le bateau semblait encore plus grand que du haut de la falaise. Le bâtiment était entouré d'un échafaudage et des hommes y étaient assis ou suspendus de-ci de-là. Des ordres étaient lancés et on hissait des seaux. Sans se soucier des regards interrogateurs, mon père se glissa parmi les travailleurs. Il se faufila sous l'assemblage et s'éclipsa derrière l'entrelacement de bambous et d'écrans contre le soleil. Il atteignit la coque et la frappa pour entendre son bruit. Il réapparut et contourna la construction gigantesque d'un pas accéléré. Il disparut de la vue au niveau de la proue.
Il resta absent un moment. Je chassai les mouches de ma mère. Ses lèvres étaient à nouveau sèches, et je n'avais plus d'eau. Mais ma mère ne demanda pas à boire. Son oeil brillait. Si les canards n'avaient pas emporté sa volonté, elle aurait pu le dire: 'Nous y sommes, c'est bien ici, pas besoin d'aller plus loin.'
J'attendis qu'elle me regardât fortuitement pour sourire. Le bruit des travaux me remplissait la tête comme dans mon enfance, lorsque non seulement mon père mais tous ses frères aussi grattaient la couche de goudron de leurs bateaux et en appliquaient une nouvelle. Ce vacarme tellement assourdissant et les mouvements de la foule à l'ouvrage autour de moi tellement résolus et rapides donnaient l'impression que le chantier naval devenait de plus en plus grand. Il masquait le monde entier et j'en oubliais presque qu'il y avait autre chose encore derrière l'horizon. Dans les gestes des garçons avec les planches et les clous, je pouvais percevoir sans peine la joie qui les animait. C'est d'ici que viennent les couplets que nous chantons, pensai-je, ici naissent les histoires qui seront encore racontées dans des dizaines d'années.
Mon père surgit à la poupe et nous rejoignit en courant. Il avait inspecté toute la construction. Il mesurait ses dimensions et en avait le souffle coupé. Il avait observé qu'il s'agissait d'un bateau robuste avec peu de tirant et un fond plat qui allait apparemment devoir un jour chevaucher de hautes vagues. Il s'accroupit près de nous et tempêta contre ma mère comme s'il s'attendait à ce qu'elle le contredise.
'Sa proue piquera dans le ressac!' dit-il. 'Il penche la tête comme un canard dont on tord le cou.' Son visage avait maintenant recouvré toutes ses couleurs, il ne ressemblait plus à l'homme qui, quelques jours auparavant, maudissait encore les oiseaux qui nous survolaient, en chantonnant d'une voix rauque. 'Comment cet homme pense-t-il garder le cap? Son navire se brisera en deux s'il ne pose pas la membrure plus régulièrement.' Imaginant sans doute qu'elle détenait la réponse, il demanda à ma mère pourquoi le maître d'oeuvre ne construisait pas avec du bois de chêne. Le chêne était résistant à l'eau et indestructible! Il se fendait facilement! Combien de bateaux en bois de pin n'avaient-ils pas déjà péri? 'A quoi avons-nous affaire?' demanda-t-il. 'Qui sont ces gens?' A quel peuple appartiennent-ils?'
Ma mère cligna quelques fois de l'oeil gauche. Il me posa alors la question à moi, mais je secouai la tête. Ces individus avaient la peau pâle, leurs silhouettes se dérobaient sous de longs vêtements. Les filles étaient parées de plumes, les garçons avaient des dessins sur le front, des motifs noirs qui se confondaient avec la limite de leurs cheveux à la hauteur des tempes. Ils ne ressemblaient à aucun des peuples nomades que nous avions vus cheminer au delà des marécages. Rien à ce moment ne portait à penser que nous avions rejoint un peuple que nous connaissions.

Traduit du néerlandais par Pascale Bonnet