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Les Passagers de l'Arche par Anne Provoost
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Rrattika
Mon père ayant continué sa route, il n'était
pas facile d'emmener ma mère jusqu'à la tente rouge. Le
chemin montait en oblique et la terre était meuble. Quoiqu'il y
eut là beaucoup de gens à la recherche de travail, personne
ne se proposa pour aider. Ils étaient tous trop occupés,
ils échangeaient des phrases rapides, agitaient frénétiquement
bras et jambes et gardaient le regard fixé sur l'entrée
de la tente rouge.
J'avançai encore et pus comprendre des bribes de ce qu'ils disaient.
'...beaucoup l'ont déjà dit...'
'...lui un vrai...'
'...s'est vanté...'
Je m'approchai aussi près que possible de la tente. J'espérais
trouver mon père parmi ceux qui attendaient, mais je réalisai
qu'il était déjà dans la file à l'intérieur.
Je laissai ma mère derrière sous une corde à tendeur,
la meilleure place pour ne pas être piétinée. Je me
dirigeai vers le côté de la tente rouge. En escaladant des
monceaux de bois, de copeaux et d'éclats de pots, je trouvai un
endroit au-dessus d'un tas de branches coupées où je pouvais
m'accroupir. Lorsque ceux qui patientaient sur cette aire étaient
calmes, je pouvais saisir ce qui se disait derrière la toile en
poils de chèvre.
'Il y a quelqu'un parmi eux qui prétend être un constructeur
de bateaux', entendis-je. Je distinguais les gargouillis du thé
de grandes bouilloires que l'on versait dans des gobelets. J'imaginais
que quatre ou cinq hommes étaient assis, le maître d'oeuvre,
ses fils et manifestement aussi un serviteur pour le thé, qui riait
comme un singe et perturbait la conversation avec impudence. Les candidats
étaient examinés l'un après l'autre. Tout juste vêtus
d'un pagne, ils laissaient apparaître la qualité de leurs
membres. J'entendis comment une voix douce jaugeait l'expérience
professionnelle, les compétences, l'âge, la force. Je perçus
un rythme dans les attributions: la plupart des gens étaient recrutés
pour l'échafaudage qui était en pleine construction et indispensable
au reste. On avait en outre besoin de gens pour la poix. Pour cela, on
recherchait des garçons qui ne rechignaient pas et étaient
prêts à tout. Les interrogatoires étaient courts,
mais comme il y en avait beaucoup, il fallut attendre longtemps avant
que ne vienne le tour de mon père.
Parmi les autres voix, celle de mon père donna d'abord une impression
de calme et de timidité. Le bruit du thé que l'on versait
et buvait cessa progressivement. Mon père choisissait ses mots
avec soin. Il parlait de courber les membres, calfater les interstices,
poser des cloisons. Il sortit peu à peu de sa réserve. Il
s'exprima alors comme d'habitude: avec franchise et persuadé d'avoir
raison. Bien sûr qu'il savait de quoi il parlait! Il avait dessiné
et construit des navires hors normes, et rares furent ceux qui périrent.
Quoique sa réputation ne se fût pas étendue jusqu'
ici, il discourait comme si s'eût été le cas.
Et ça marchait. De temps à autre une réplique était
donnée, une réponse de cette voix douce. Etait-ce le maître
d'oeuvre?
Lorsque mon père eut terminé son argumentation, plus personne
ne parla. Les colombes se posèrent. Les gens qui attendaient sous
l'auvent étaient silencieux, le cliquetis de leurs outils s'était
tu aussi.
'Je le veux pour le bois!' entendis-je retentir derrière la toile.
C'était une voix nouvelle, une petite voix que je n'avais pas entendue
jusque là. Le ton était emphatique mais pas péremptoire.
Elle me ravit comme pouvait me ravir une pierre polie trouvée sous
une pierre grossière. Elle produisait de temps à autre un
sifflement aigu. Je me raidis et retins ma respiration pour écouter.
A mon grand étonnement, on ne rétorqua rien, seul me parvint
un grognement de mécontentement qui ne pouvait pas venir de mon
père. Il régnait un silence troublant interrompu par des
toussotements et des bruits de pas traînés J'entendis finalement
mon père prononcer les paroles avec lesquelles on prend congé
dans les marais, je quittai donc furtivement mon tas de branches et me
hâtai vers l'entrée.
Mon père y parvint avant moi. Il sortit de la tente à reculons.
Un jeune homme en chemise rayée le suivait. Ce garçon n'était
pas plus âgé que moi, et contrairement à tous ceux
que nous avions vus sur le chantier, il était blond. Il portait
une ceinture tressée à la taille et des chaussures négligées.
'Vous remplirez un poste important', l'entendis-je dire à mon père.
'Aucun de nous n'a le savoir-faire avec lequel vous parlez.' Je reconnaissais
la voix de derrière la toile de la tente. Il y avait quelque chose
à sa respiration. J'entendis à nouveau le sifflement. Mon
père fit semblant de ne pas remarquer le garçon. Ses cheveux
flottaient au vent et son visage était couvert de tâches
dues à l'effort; il nous cherchait du regard, ma mère et
moi.
Le jeune homme ne sembla pas s'en rendre compte et reprit: ''Mon père
est malade et nous avons besoin de gens compétents." Mon frère
Sem s'occupe de l'échafaudage, mon frère Jafeth de la poix.
Ils ont tous les deux des experts à leurs côtés, des
contremaîtres qui les aident dans leur travail. Vous, vous serez
mon homme pour la charpente.
Mon père m'aperçut et vint jusqu'à moi. Le garçon
le suivait, il me frôla au passage. De près, j'observai qu'il
n'était pas blond mais qu'il avait de la sciure de bois dans les
cheveux et les cils. Sur son front, le motif noir de tous les gamins d'ici.
Il était osseux et avait la peau la plus pâle de tous. 'Pouvons-nous
passer un accord? Pouvons-nous nous retrouver près de la menuiserie
au lever du soleil?', poursuivit-il imperturbable.
Mon père me tendit son bâton, haussa les épaules et
marmonna un 'oui' rude. 'Prends la civière', m'ordonna-t-il. Il
saisit l'autre extrémité et, sans plus regarder le jeune
homme, gravit le sentier devant moi.
Je ne comprenais pas ce qui se passait. La paupière de ma mère
tremblait. Elle haletait et soufflait. Mon père l'entendait mais
il ne tourna pas la tête; il donnait des coups de pied dans le bric-à-brac
sur le sol devant lui et continuait. Je regardai par dessus une épaule
puis par dessus l'autre, mais dans un sentier comme celui-là, il
était tellement difficile de ne pas trébucher que je renonçai
à voir ce qui se passait derrière moi. Je marchai d'un bon
pas, comme mon père le voulait.
Ce n'est que lorsque nous eûmes dépassé les tas de
bois qu'il posa la civière sur le sol. Il me regarda puis regarda
ma mère qui soufflait. Il se pencha vers elle. Il serra les poings
et les maintins devant le ventre, comme s'il avait été touché
en dessous de la ceinture. Il s'agenouilla très lentement. Il appuya
la bouche sur l'oeil qu'il avait jadis cousu pour le préserver
du dessèchement et dit: 'Je ne peux pas travailler pour eux. Ce
n'est pas un peuple sérieux. Ils ne sont pas instruits. Ce sont
des Rrattika!'
Et ils en étaient bien, des Rrattika, un peuple qui errait, n'apparaissait
que de temps à autre pour mendier ou pour piller les habitations
de ceux qui s'étaient fixés quelque part. Ils ressemblaient
à peine aux Rrattika que nous connaissions, leur peau claire leur
donnait une apparence trompeuse, mais ils avaient les mêmes manières.
Ils n'avaient aucune intelligence de l'eau et des bateaux. Ils avaient
beau s'efforcer de rester longtemps au même endroit, ils ne s'attachaient
pas à un chez soi. Ils avaient une façon bien à eux
d'élever du bétail: ils volaient des troupeaux et les poussaient
devant eux des jours durant.
De derrière le tas de bois, je pouvais voir la tente rouge. Il
y avait encore plus de gens maintenant, des hommes étaient sortis
de leur tente et, agités, regardaient autour d'eux. On ne pouvait
pas distinguer clairement le jeune homme à la peau pâle.
Ils portaient tous de ces manteaux démesurés dont les pans
fouettaient les mollets. Leurs vêtements avaient la couleur du sable,
du bois, de l'eau brune dans laquelle ils étaient lavés.
Il s'agissait de ce peuple que nous connaissions: un peuple qui pullulait,
qui nous harcelait depuis des années et que mon père m'interdisait
de regarder. Maintenant, c'était eux qui nous regardaient et nous
qui nous trouvions ici, au milieu de leurs habitations, leurs sentiers,
leurs ménages. Je trouvais le spectacle beau à voir, mais
mon père en frémissait d'horreur. Pour échapper à
leur odeur, il respirait par la bouche.
Traduit du néerlandais par Pascale Bonnet
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