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chapitre 1
DEUXIÈME CHAPITRE ou comment le phacochère est apparu
dans ma vie, comment les anges sont eux aussi devenus des habitués
de notre maison, comment mon père m'offrit un rosier, comment je
suis finalement devenue belle et ai charmé des hommes qui venaient
à passer.
Un enfant qui perd sa mère est dépourvu
de mots. Je me suis dit : ils viendront plus tard, quand je serai grande
et que je comprendrai mieux ce que je ressens, là, tout au bout
de mes doigts, juste sous mes ongles, et là aussi, au niveau des
côtes, l'endroit où l'on respire et soupire quand on tente
quelque chose qui ne réussit pas. Mais je me suis trompée.
Les mots ne sont pas venus, pas même avec les années. Cela
ne se prête pas à être dit.
Non qu'il n'y ait là aucune consolation. L'oubli, voilà
la consolation. Quelqu'un vous manque mais on ne sait plus comment cette
personne s'appelle. Son image est une ombre qui disparaît quand
la bougie s'éteint. Une fois la maison aérée, on
ne sent plus son odeur. On tend l'oreille, mais ce ne sont que des répétitions
: elle raconte toujours les mêmes choses dans votre sommeil. On
sait qu'elle a dit bien plus de choses, à l'époque, mais
on ne sait plus quoi. On se souvient qu'elle pouvait faire des trucs avec
sa bouche, qu'elle suçotait sa langue entre ses dents, un signal
qui était une invitation à s'approcher d'elle, signifiant
que c'était l'heure d'un peu de douceur, mais ce bruit, on ne l'entend
plus. Il ne monte plus vers vous de dessous le lit clos.
Mon père, lui, était encore là, bien sûr. Il
excellait dans l'art d'être présent, y compris lorsqu'il
n'était pas là. Il nous laissait des objets qui nous faisaient
penser à lui. Il nous couvrait de cadeaux qui nous faisaient oublier
son absence. Il se révoltait en douceur contre notre destin (non
contre le sien). Il le pouvait, car il avait l'argent pour le faire. Il
montrait que nous pouvions connaître des moments de bonheur même
sans maman.
Peu après la mort de ma mère, un bateau accosta dans le
port ; il était plein à craquer d'animaux d'un continent
lointain que l'on destinait aux ménageries des nobles. Tous les
gens des environs se rendirent sur place et ne parlaient que de ça.
Ils appelaient le bateau " l'arche ", en souvenir d'un autre
bateau qui, des décennies plus tôt, après avoir erré
des années sur les mers, avait accosté avec à son
bord du bétail quasiment sauvage et famélique. Tout en s'amusant
comme des fous, les gens donnèrent leur avis sur les animaux, morts
ou à moitié morts pour la plupart : ils rirent de l'éléphant
pataud, du cheval mâchouilleur à deux bosses, du chat dans
sa cage qui était dix fois plus gros que le plus gros matou de
la contrée et du lézard gigantesque à la gueule pleine
de dents de scie, qui s'ouvrait et se refermait comme un coffre. Mon père
était lui aussi sur le quai, quand le bateau arriva ; il pensait
à ses trois petites restées à la maison. Qu'il dût
nous protéger contre les soldats et les gens qui venaient à
passer, lui pesait sur les épaules tout autant que les sacs d'avoine
sur celles des porteurs qu'il pouvait observer devant lui. Une voix intérieure
lui recommandait d'être plus souvent à la maison maintenant
que nous étions orphelines, sauf à nous trouver une compagnie
idéale. Et plutôt que de se remarier, il préféra
acheter un animal pour chacune d'entre nous.
Il nous fit venir près de lui. De la sacoche gauche de son cheval,
il sortit précautionneusement, pour Richenelle, un bocal en verre
fermé à la cire, qui contenait un poisson doré. Pareille
à un voile, sa queue était tellement longue et large que
l'animal disparaissait par moments derrière elle. Il nous fixait,
gobait le vide puis, hautain, nageait dans la direction opposée.
Mon père appela Idelise, la cadette et la pipelette, et lui donna
une cage dans laquelle un oiseau multicolore ne cessait de crier : "
Vite ! à la maison, Walrik ! " Walrik, c'était le nom
du cheval goudron de mon père ; les cris stridents de l'oiseau
faisaient tourner fébrilement sur place le fidèle canasson
qui ne comprenait plus ce qu'on attendait de lui.
Comme on n'avait toujours pas trouvé de nom qui m'aille, mon père
m'appela comme d'habitude Petite-Fille-de-verre. Je fis un pas en avant
et il me donna un sac de jute fermé dans lequel un petit animal
remuait. Je dénouai la ficelle et secouai le tout pour en faire
sortir une bête quadrupède à moitié morte qui
ressemblait à un cochon si ce n'est qu'elle était noire
et présentait une tête pleine de bosses J'étais déçue.
Quand il m'arrivait de songer à des animaux exotiques, je m'imaginais
des chevaux ailés, des poissons au visage de femme, des chiens
zébrés, des petits dragons, des rapaces cracheurs ou encore
des serpents doués de parole comme ceux des histoires que lisaient
mes surs. Cet animal-là était banal. Je n'en compris
pas moins immédiatement pourquoi c'est moi qui héritais
du cochon. J'étais et la plus jeune et trop faible pour rassembler
la nourriture nécessaire à un animal. Cet animal-là
saurait trouver lui-même ce dont il avait besoin. Il resterait en
vie bien après que je sois morte.
Mais mon père se trompait. L'animal avait reçu si peu de
nourriture sur le bateau et été tellement secoué
par le cheval, qu'on put croire qu'il ne passerait pas la nuit. Mon père
s'empressa d'ailleurs de tout faire pour le sauver. Il alla traire la
vache et versa du lait encore chaud dans la gueule du cochon avec un entonnoir.
Il posa des attelles sur ses pattes et réactiva sa circulation
sanguine en lui bouchonnant les flancs avec de la paille. Accroupie, je
regardais l'animal subir tout cela comme j'avais moi-même subi les
soins attentionnés de mes parents dans les jours qui avaient suivi
ma naissance. Je me reconnaissais dans ce phacochère. Il était
orphelin au même titre que moi, avait les membres aussi ankylosés
que les miens, et il n'aimait pas lui non plus le petit miroir que je
tenais devant lui. Il reniflait et soufflait sur l'image de son double.
Il essayait de se redresser, sans succès, à cause de ses
pattes et de son dos en sale état.
Comme toute l'attention de mon père allait au cochon, mes surs
en conçurent de la jalousie. Elles ne comprenaient pas pourquoi
on en faisait toute une histoire ; sur le bateau, la moitié des
animaux avaient trouvé la mort, des animaux qui avaient bien plus
de valeur qu'un cochon, entre autres la licorne et les hippocampes. Mes
surs avaient atteint l'âge auquel les filles deviennent jalouses,
et tout indiquait que mon père me privilégiait : plus amusant
que le leur, mon animal était aussi une présence bien plus
réelle, il était autonome et même comestible. Tout
en chuchotant, elles observaient mon père qui s'obstinait à
essayer de sauver mon cochon. Il l'avait posé près du feu,
couvert d'une peau de mouton, avant de nous dire à la fin de la
journée, avec un sanglot dans la voix, que son cas était
désespéré et qu'il serait sans doute mort le lendemain
matin.
À la stupéfaction générale, l'animal se rétablit
toutefois quelque peu, au contraire du perroquet d'Idelise qui perdit
ses plumes et refusa tout l'hiver de parler, et du poisson de Richenelle,
qui, au bout de deux jours, flottait à la surface de l'eau, le
ventre tout gonflé. Je fus contente de voir que mon petit cochon
survivait, non tant que j'étais attachée à lui, mais
bien plutôt parce que j'interprétais cela comme une victoire
sur mes surs. Je ne me mis à vraiment l'aimer que le jour
où il se libéra de ses attelles en grignotant les bandages,
et se dressa sur ses pattes pour égrener illico un chapelet de
crottes dures, noires et rondes sur la tête du vieil elfe grognon
qui occupait la dalle au beau milieu de la cuisine. Le vieil elfe se mit
à tousser et à secouer ses vêtements tandis que tous
ses congénères se moquaient de lui à grand bruit.
Puisque mon phacochère avait survécu, mon
père reprit espoir à mon sujet. Dans l'idée que,
contre toute attente, je pourrais un jour lui rendre tout l'amour qu'il
me témoignait, il commença à s'attacher ouvertement
à moi. Pour m'habiller, il fit coudre des vêtements qui étaient
un peu trop grands, autant de gages que je grandirais. Il m'offrit moins
de cadeaux car il commença à croire qu'il aurait autant
l'occasion de m'en donner à moi qu'à mes surs. Je
croyais, comme tous les gens de mon entourage, que c'est le phacochère
qui m'avait sauvé la vie : l'animal ne cessait en fait d'aller
et venir, et comme je le suivais partout, mon sang s'était mis
à circuler. J'appris à parler et à jurer en me disputant
avec Orlinde, notre voisine qui habitait au bout du sentier : elle avait
donné du bâton à mon cochon après qu'il eut
fougé le sol où elle venait de semer des petits pois. Je
commençai à grandir parce que je mangeais les fruits qu'il
ramassait. Ma peau se faisait de jour en jour moins transparente. Je ressemblais
de plus en plus à mes surs. Je portais une chemise jaune
pâle en coton qui me tombait sous les genoux et que je gardais en
hiver sous mes autres vêtements. Je marchais pieds nus, les cheveux
tombant devant la figure et la peau plus sombre qu'elle ne l'avait jamais
été au cours des étés précédents.
J'avais les doigts aussi rouges que si je les avais trempés dans
du sang. Plus rien ne me distinguait des autres enfants qui erraient dans
les bois à la recherche de baies pour lesquelles nous nous battions
quand nous étions trop nombreux.
C'est seulement des années plus tard que j'ai découvert
que les elfes qui m'avaient accueillie à ma naissance se chargeaient
d'assurer mon bien-être. Quand un beau jour la vache attrapa la
vaccine, ils m'attirèrent sous de faux prétextes dans l'étable,
où ils me firent tâter les bubons sur ses pis. J'ignorais
ce qu'ils voulaient de moi, mais quand la Grande Épidémie
de Variole décima, longtemps après, une bonne partie de
la population de nos contrées et que je fus pour ma part épargnée,
je compris qu'ils m'avaient prise sous leur protection. C'étaient
eux mes vrais bienfaiteurs, et c'est eux qui donnèrent à
ma peau sa nouvelle couleur blanche comme neige, en faisant monter de
dessous le plancher de subtiles odeurs de plantes.
" C'est une m'as-tu-vue, disaient mes surs à mon père,
mais elle se garde bien de te le montrer. Quand tu n'es pas là,
elle passe des heures devant le miroir de maman. " Je ne répliquais
pas à leurs accusations. J'aimais mes deux surs ; elles m'étaient
chères, chacune à sa façon, Idelise parce qu'elle
me faisait rire, et Richenelle parce qu'elle m'incitait à réfléchir.
" C'est parce qu'elle sait qu'elle ne cesse d'embellir ", leur
répondait mon père. Il tendit un drap sur le miroir comme
il l'avait fait peu après la mort de ma mère et me défendit
de l'enlever. J'avais conscience de devenir belle, mais il m'était
interdit de devenir plus belle que Richenelle et Idelise. Le temps qui
m'était donné n'était plus aussi précieux
qu'auparavant. Il m'était dorénavant possible d'être
une fille comme les autres.
Pour concrétiser l'espoir qui l'animait, mon père me donna
un nom. Il m'appela Rosalena. Je me chuchotai le mot à quelques
reprises pour m'y habituer, et demandai à Lucrèce, la seule
femme de mon entourage qui connaissait l'alphabet, de me l'écrire
dans le sable.
Le même jour, je donnai un nom à mon phacochère. Je
l'appelai Zoran et quand je prononçai ce mot pour la première
fois dans la forêt, je vis l'animal se précipiter vers moi
sur ses quatre pattes ; il me renversa et se mit sur moi. J'avais environ
cinq ans ; allongée la tête dans les feuilles d'automne,
sous Zoran qui me reniflait sans me faire mal, je me souvins d'un rêve
qu'avait fait ma mère quelques nuits avant ma naissance. J'avais
toujours eu assez de place dans son gros ventre rond pour remuer à
mon aise ; quand je me réveillais, j'avais pris l'habitude de balancer
des coups de poings et de pieds. Mais je parle des derniers jours que
j'ai passés en elle. L'espace qui m'était alors imparti
s'était tellement réduit que j'étais coincée
de tous côtés, bras et jambes repliés autant que possible,
et coccyx plaqué contre son cur à elle. Compressée
comme je l'étais, j'avais senti la peur et l'agitation qui l'habitaient
me traverser moi aussi et me souvenais donc du moindre détail de
son rêve : elle était assaillie par une bête monstrueuse
qui marchait comme un humain sur ses pattes antérieures, avait
des pattes postérieures semblables à des bras, et ressemblait
de fait à un de ces singes poilus anthropoïdes d'Afrique dont
mon père nous avait fait la description après l'arrivée
de l'arche dans le port. Ma mère tombait par terre et le monstre
se couchait sur elle. La peur la faisait se pétrifier tant elle
était persuadée que le monstre n'avait pu laisser indemne
l'enfant qu'elle portait. Une circonstance l'inclinait toutefois à
la bienveillance. Le monstre la léchait et la reniflait, mais les
grognements qu'il émettait ne pouvaient cacher les sanglots qui
montaient du fond de sa gorge. Il déversait son indicible tristesse
sur ma mère. Il ne s'était pas encore retiré d'elle
que celle-ci lui avait déjà pardonné. Le monstre
s'était éloigné sur ses quatre pattes, comme un animal,
la tête pendante et la queue pendante.
Mon père était un homme inébranlable.
Même quand il était assis, à table, ou plongé
dans sa comptabilité, on avait l'impression qu'il était
debout. Il n'utilisait jamais de siège, ni de banc, que ce fût
à la maison ou ailleurs, sauf quand cela était vraiment
nécessaire. Il regardait le monde debout, de toute sa hauteur,
signifiant de la sorte qu'il n'était pas fatigué et qu'il
contrôlait la situation. À la mort de ma mère, il
est resté sur ses deux jambes, tant avant que pendant et après
son enterrement. C'était un homme qui était prêt à
tout instant à partir. Il ne prenait racine nulle part. Chaque
lieu visité, il ne tardait jamais à le chasser de lui.
Il passait à présent plus de temps en ville qu'il ne l'avait
fait du vivant de ma mère. Il partait en bougonnant et en grinçant
des dents, mais s'en revenait reposé et enjoué. Il ne nous
emmenait jamais ; voilà pourquoi Anvers devint pour nous un endroit
mythique, supraterrestre pour ainsi dire, un endroit qui ne livrait ses
secrets qu'au compte-gouttes. J'avais du mal à me représenter
ce qu'était une ville, mais grâce aux histoires troublantes
et tourbillonnantes que j'avais entendues à table, j'avais pu me
faire une image très précise d'Anvers, qu'il m'arrivait
de mesurer à ce que je voyais dans le miroir où dans lequel
je suivais les allées et venues de mon père : c'était
moins un lieu fait d'édifices qu'un lieu peuplé d'histoires,
c'était plus un lieu pour les adultes que pour les enfants, c'était
un carrousel de colporteurs, bouchers, barbiers, marchands, mercenaires,
goliards, qui tournait et tournait ; un lieu attirant en même temps
qu'inhospitalier avec ses rues couvertes de boue et de merde bien plus
que de pavés.
Les habitants d'Anvers n'aimaient pas les gens qui venaient des villages
avoisinants. Ils étaient convaincus d'être le centre du monde,
racontant à notre sujet, " ceux de l'autre côté
", que nous vivions comme des sauvages et que nous emmurions des
enfants et des animaux dans nos maisons pour nous rendre favorable les
sylvains. Il arrivait que mon père s'en revienne avec un ami avec
qui il faisait des affaires ; ce dernier nous rapportait soir après
soir les histoires des saints patrons de la ville qui faisaient fleurir
les pommiers en plein hiver, punissaient les pécheurs de surdité
ou transformaient les souches d'arbre en saucisses. Il refusait de croire
que nous ignorions quelles étaient les dernières reliques
qu'abritait l'église Notre-Dame et pourquoi les pèlerins
rampaient sous la châsse contenant ces mêmes reliques avant
de dire leurs prières.
Après la mort de ma mère, nous reçûmes aussi
la visite d'anges. Je ne les avais vus ni remarqués jusque-là,
mais c'est le prêtre en bure brune, celui qui était venu
chercher ma mère morte pour l'ensevelir en terre chrétienne,
qui attira le premier mon attention sur eux. Lucrèce, présente
elle aussi le jour où l'homme barbu nous avait parlé du
lieu où ma mère était allée, adhérait
à chacune de ses paroles. Quand je lui avais dit qu'il y avait
chez nous des elfes mais pas d'anges, il était resté la
bouche béante, et s'était dépêché de
faire un signe de croix sur ma tête et sur mes mains tendues. Lucrèce
avait tourné son visage dans ma direction, émis un sifflement
et, comme je ne me décidais toujours pas à me taire, m'avait
refilé une tape sur la tête en déjouant sa quasi-cécité.
Il y avait de petits anges et d'autres très grands, en fonction
de leur importance et de leur prestige. La plupart avaient d'immenses
ailes blanches de cygne, mais celles de certains ressemblaient plus à
des ailes de poule. Ils tenaient d'ordinaire à la main un lys et
il n'était pas rare de voir voleter des tourterelles autour d'eux.
De même que certaines personnes, telles mes surs, ne remarquaient
pas leur présence blanc pâle ni leurs ailes qu'ils ne cessaient
pourtant d'agiter, de même les anges ne remarquaient pas les elfes.
Les anges passaient à travers les elfes - et vice-versa - sans
qu'aucun d'entre eux ne relève la présence des autres ;
cela tournait au comique quand par exemple un ange s'asseyait sans crier
gare sur un elfe endormi. L'elfe se tournait dans son sommeil et l'ange
se déplaçait de droite et de gauche avant de trouver une
position confortable. Quand je m'adressais à quelqu'un, il arrivait
souvent que les anges et les elfes me répondent en même temps,
les paroles des uns se mêlant à celles des autres, si bien
que je ne savais plus au juste qui avait dit quoi.
Les elfes adoraient Zoran ; les anges m'aimaient follement, mais ne supportaient
pas Zoran, sans doute parce qu'il frottait sa face bosselée contre
leurs vêtements immaculés dont la blancheur était
dès lors à tout jamais perdue. Je faisais toutefois mon
possible pour surtout ne pas perdre l'amitié des elfes, eux qui
vivaient en permanence chez nous, alors que les anges n'y séjournaient
que sporadiquement et repartaient sans préciser la date de leur
retour. C'est aux elfes que je devais d'être toujours plus belle,
toujours en meilleure santé. Ils m'apportaient des fruits inconnus
aux couleurs vives recouverts d'une pelure membraneuse ; elle cachait
une chair aigre-douce qui se séparait en petit croissants de lune.
Ils me faisaient avaler une huile spéciale au goût horrible,
mais dont ils disaient qu'elle me ferait du bien, et me donnaient à
la petite cuiller des tubercules fibreux qu'ils prémâchaient
sous leurs petites dents. La fade bouillie que Lucrèce mélangeait
le matin pour qu'elle refroidisse, je ne la touchais pas car je n'avais
en fait pas faim. C'est à peine si elle remarquait que je ne mangeais
pas et refilais le tout à mes surs. Sa vue avait tellement
régressé qu'elle ne faisait plus la différence entre
une assiette pleine et une assiette vide. Même avec un estomac bien
rempli, mes surs se régalaient à manger mon assiette
car elles espéraient, en me privant de nourriture, pouvoir accélérer
ma fin.
Elles ne pouvaient pas ne pas le remarquer : au fil du
temps, ma peau, au lieu de rester diaphane, devenait blanche comme neige.
J'avais des yeux toujours plus grands et d'un éclat plus marqué,
et on disait de mes lèvres qu'elles étaient rouges comme
des roses. Mais mes surs ne me faisaient aucun compliment. Elles
s'entêtèrent à dire que j'étais laide, y compris
bien des années plus tard, alors que les jeunes hommes de la contrée
faisaient un détour pour m'entrevoir ne fût-ce qu'une seconde.
Comme une étincelle de désir avait traversé mes yeux
lorsque mon père avait pour la première fois comparé
mes lèvres à des roses, il me promit de planter un rosier
contre la paroi nue de la grange, derrière la maison. L'été
suivant, les premières fleurs s'épanouirent et, de manière
inexplicable, Zoran se montrait comme envoûté tant par la
couleur que par le parfum des roses dont il approchait son nez épaté.
Notre crainte de le voir engloutir les calices odorants s'avéra
non fondée. Il respirait leur odeur et émettait de petits
grognements satisfaits, les mêmes que lorsque je le frottais avec
une poignée de paille ou qu'il mangeait dans ma main. Jusque-là,
il avait élu domicile dans un terrier abandonné, mais quand
les premières roses vinrent à fleurir, il s'installa dans
la grange. Aujourd'hui encore, je crois qu'il ressentait pratiquement
comme un humain le plaisir de voir sa maison en fleur.
J'éprouvais un amour sans limites pour le rosier. Je le taillais
et l'engraissais et, l'été, montrais ses fleurs à
tous les gens qui venaient à passer. Je prenais Lucrèce
par la main pour qu'elle en touche les pétales. " Tu aimais
déjà les fleurs avant même d'être née
", me dit-elle un jour devant la grange, alors que je déduisais
de son attitude qu'elle ne voulait pas encore rentrer. " Ta mère
n'a cessé de me raconter qu'elle le sentait pendant sa grossesse.
Il suffisait qu'elle pense à des champs de coquelicots pour que
tu te mettes à bouger dans son ventre. " Elle avait le visage
empreint de tristesse. J'imputai d'abord cela au fait qu'elle se souvenait
de ma mère, mais elle posa ses mains sur mon visage et me dit :
" Ta mère voulait que tu deviennes aussi belle qu'une rose.
Le destin en a décidé autrement. J'avais espéré
que cela viendrait avec le temps, mais à entendre ce que tes surs
racontent, j'en déduis que tu es restée difforme. "
Je pris sa main et la pressai contre ma bouche. Puis je ramenai Lucrèce
chez elle, très lentement, pour éviter qu'elle ne tombe.
Orlinde, notre voisine bizarre et rancunière, venait régulièrement
voir les fleurs. Comme d'habitude, elle les regardait cette fois-là
en plissant les yeux et en serrant les lèvres. Tandis qu'elle m'entretenait
de leur couleur et de leur forme, elle ne cessait de regarder à
l'intérieur, dans l'espoir d'apercevoir mon père. Je répondais
à ses questions par politesse, tout en me dominant pour ne pas
lui montrer que je savais qu'elle donnait des coups de bâton à
Zoran dès qu'il s'approchait de sa maison. Je me méfiais
d'elle par-dessus tout parce que je savais qu'elle faisait du savon avec
de la graisse de cochon en la parfumant avec des pétales de fleurs.
Je ne la laissais jamais une seconde seule avec le rosier, pas même
quand mon père, rigolard, nous rejoignait et lui demandait si elle
voulait du vin de pomme.
Les elfes et les anges venaient eux aussi voir mon rosier. Ils volaient
jusque-là sans faire de bruit, les anges en soulevant de la poussière
avec leurs immenses ailes, les elfes en bourdonnant comme des insectes
avec leurs petites ailes fragiles et membraneuses. De jeunes cavaliers
ralentissaient le pas à la vue de la grange, se laissaient glisser
de leur monture et entraient pour demander s'ils pouvaient cueillir une
rose. Ils portaient des souliers pointus, une tunique longue ou courte,
une large ceinture de cuir rigide et, par temps pluvieux, une cape avec
capuchon. Certains étaient vêtus selon la mode ; d'autres,
qui n'avaient encore jamais vu un tailleur de leur vie, avaient apparemment
eux-mêmes assemblé tant bien que mal des chutes de tissu
depuis longtemps délavées. Quand l'un des hommes aux beaux
atours adressait la parole à Richenelle ou à Idelise, celles-ci
se pressaient d'arranger leur chevelure bouclée et lui promettaient
de lui en donner autant qu'il pouvait en porter. Leur beauté les
incitait à croire qu'elles étaient appelées à
vivre des choses intéressantes. Les hommes leur passaient un bras
autour des épaules, leur donnaient une tape sur les fesses et leur
racontaient des histoires. Mais si je venais à sortir pour couper
une rose avec les ciseaux en or que mon père m'avait offerts, ces
messieurs se figeaient sur place. Ils gardaient les yeux rivés
sur moi sans plus prononcer le moindre mot. C'est moi qui leur donnais
la rose. Le visage stupéfait, ils la prenaient dans leur main pétrifiée.
Ils s'éloignaient au trot sans accorder une parole de remerciement
pas plus à moi qu'à mes surs abasourdies.
Quand une telle scène se déroulait, Idelise pouffait de
rire : " Cet homme a vu un fantôme ", hurlait-elle.
Richenelle ne trouvait pas cela du tout drôle. Elle avait atteint
l'âge de se marier et en avait marre de voir des hommes perdre leurs
moyens dès que je sortais. À mesure qu'elle prenait de l'âge
et des formes, et que ses charmes s'affirmaient, on aurait dit que les
jours qu'elle avait à vivre se multipliaient. Elle escomptait un
miracle. Moi pas. Avec le recul, on peut dire que je menais une vie de
vieille n'ayant plus aucune attente, aucun remords, vieille femme convaincue
qu'un changement touchant au physique ne présentait guère
d'intérêt. Et quand je rentrais dans la cuisine, le vieux
perroquet aphone d'Idelise hurlait depuis sa cage : " Houhou! un
fantôme ! houhou ! un fantôme ! "
Il arrivait qu'un de ces hommes revienne, surtout en automne, quand la
solitude commençait à se faire sentir. L'un d'eux prétexta
être gravement malade. Il se traîna à la cuisine et
demanda s'il pouvait se reposer sous notre toit. Depuis le grenier, je
regardai par une fente du plancher pour voir d'où provenait cette
voix exténuée. Je reconnus l'homme tout de suite. Il s'était
présenté plusieurs mois plus tôt à mes surs
sous le nom de Tiras, facteur de flûtes de son métier, et
leur avait demandé une rose. Quand j'étais apparue dehors,
il s'était détourné de mes surs, quelque peu
stupéfait et, muet, avait accepté comme d'autres avant lui
la rose que je lui tendais. Alors qu'elle épluchait des pommes,
Richenelle s'empressa de lui venir en aide et le guida jusqu'au grand
lit de mon père. Elle envoya Idelise chercher Lucrèce en
lui disant d'apporter toutes les plantes qu'elle pourrait trouver pour
guérir les maladies qui se cachent à l'intérieur
du corps. " Dis-lui que c'est le ventre ! " cria-t-elle encore
; l'excitation qui perçait dans sa voix me fit comprendre que Tiras
lui plaisait énormément. Idelise n'avait pas encore disparu
que Richenelle avait déjà gagné le grenier pour me
supplier de ne pas me manifester.
" Tu fais peur aux gens ! me dit-elle d'une voix câline. Et
cet homme est à l'article de la mort. Ne va pas aggraver les choses,
s'il te plaît. " Je baissai les yeux et promis de ne m'approcher
sous aucun prétexte du chevet du malade.
" Y a-t-il quelqu'un d'autre dans la maison ? entendis-je Tiras lui
demander quand elle l'eut rejoint.
- Non, non, s'empressa de dire Richenelle. C'était juste mon perroquet.
- Tu n'avais pas une petite sur, plus jeune encore que celle qui
est partie chez la guérisseuse ?
- Oh ! mais elle est en voyage. " J'entendis le facteur de flûtes
se retourner en geignant. Je me glissai dans la chambre de ma mère
et me plaçai devant le miroir. L'image qu'il me renvoyait était
celle d'une jeune fille épanouie au visage étroit et blanc.
Elle avait le nez droit et de grands yeux. De ma transparence, il ne restait
pratiquement plus aucune trace. Il m'était difficile de croire
que je pusse faire peur à quiconque.
Je passai des journées entières sur le grenier ou dans la
petite chambre de ma mère d'où je suivais mon père
dans son voyage. Idelise m'apportait à manger ; elle me laissa
aussi un sac de laine et deux brosses pour la filer de façon à
ce que j'aie de quoi m'occuper. Zoran me manquait, ainsi que le rosier
qui devait entre temps avoir perdu quasiment toutes ses feuilles. Un mouchoir
devant mon nez et ma bouche pour me protéger des particules de
laine, je passai des heures à écouter la flûte dont
les airs tristes montaient de la chambre du malade jusqu'à moi.
C'était déroutant car on avait l'impression que deux musiciens
jouaient en même temps. Il m'arrivait de croire que mon père
était rentré et qu'il jouait lui aussi, mais dans le miroir,
je pouvais voir qu'il était encore en voyage.
Richenelle laissait rarement son malade seul, mais quand cela arrivait
(parce qu'il lui fallait aller chercher de l'eau au puits ou du bois pour
la cheminée), j'entendais le facteur de flûte quitter son
lit et fureter dans la maison. Je l'entendis à deux ou trois reprises
gravir l'échelle qui menait au grenier, mais à chaque fois,
il dut se dépêcher de retourner dans son lit car ma sur
revenait. Un jour, elle tarda à revenir. Je me tenais sans faire
le moindre bruit sur mon lit, brodant un col pour mon père quand
soudain l'homme leva la trappe. Il resta bouche bée sous le coup
de la surprise ; quant à moi, j'étais tout aussi perplexe
que lui.
" La fille à la rose, fit-il, plus pour lui-même qu'à
mon adresse. J'en étais sûr. " Il se jeta à genoux
et me dit qu'il était venu pour moi. " Jamais je n'ai vu une
femme comme vous, dit-il, un sanglot dans la voix. Votre visage émet
une lumière qu'il m'a été uniquement donné
de voir dans les vitraux des cathédrales. " Entre mes doigts,
les bobines paniquaient. Je baissai les yeux, les relevai puis les rebaissai.
Jamais je n'avais songé à moi en tant que femme, et jamais
je ne m'étais trouvée séduisante. Le jeune homme
avait un tel air de supplication, ses lèvres tremblaient tellement
et ses yeux s'embuèrent à tel point qu'une incommensurable
compassion m'envahit et que je l'autorisai à me toucher les mains.
Les elfes, sur le plancher, rentrèrent la tête dans les épaules
car ils ne voulaient pas être témoins de ça d'une
chose pareille Dans leur inattention, ils n'entendirent pas Richenelle
rentrer. Elle mit Tiras, le facteur de flûte, à la porte
car il n'était absolument pas malade et parce qu'il s'était
introduit dans ma chambre. Avec les ciseaux qu'elle avait trouvés
dans ma trousse de couture, Iselise coupa les branches de mon rosier et
les lança à la figure de Zoran qui poussa immédiatement
un cri aigu. Mais ce n'est pas le dommage causé au rosier qui retint
le facteur de flûte de revenir. Il se montra à nouveau plusieurs
fois, jusqu'à ce que Richenelle et Idelise confient à un
chasseur la tâche de poser des pièges à loup autour
de la maison. Je me réfugiai près de l'image que me renvoyait
le miroir ; pendant des jours entiers, elle me regarda comme si j'étais
une étrangère. De temps à autre, je me glissais dans
la grange où je faisais du feu dans le four, me déshabillais
et allais m'allonger dans le foin. Zoran connaissait ma détresse.
Il venait se placer sur moi comme il l'avait fait quand j'avais cinq ans
et me léchait le cou et les cuisses de sa langue rêche qui
me massait. Entre-temps, je faisais tout mon possible pour ignorer les
elfes qui, autour de moi, se donnaient la main à la moindre occasion
pour danser la ronde et chanter : " Y r'viendra bientôt, y
r'viendra bientôt, que tu l'veuilles ou non, y r'viendra bientôt.
"
Traduit du néerlandais par Daniel Cunin
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